Miami : Différence entre versions

De Miamigaspe
Aller à : navigation, rechercher
(Page créée avec « Fin du voyage »)
 
Ligne 1 : Ligne 1 :
 
Fin du voyage
 
Fin du voyage
 +
 +
 +
--
 +
 +
Retour de Miami
 +
 +
J’ai passé trois jours les fesses trop couvertes, dans le sable, et pas seulement par lui — c’était une question de garde-robe et de manque que j’avais, ai-je dit sans cesse à Laurent, et l’on ne m’y reprendra plus —, trop couvertes, donc, moi, que je répétais sans cesse, à contempler de la plage, et du Bay walk, et sur les terrasses de Ocean Drive et encore marchant les trottoirs de Washington avenue et jusqu’à Lincoln street, l’architecture vivante de South Beach. Self-improving device, disais-je dans l’admiration sans fin de ce qui se mouvait naturellement devant moi, matériel précieux et travaillé, produit et reproduit et mis au rebut inévitablement de façon autonome, et qui désormais aussi se publie responsable de soi sur les réseaux du web et jusqu’au bout du monde, des silhouettes cambrés à la folie, et dédoublés en continue. Corps bienfaisants, oui de South beach. Je serai ensuite et dans l’hiver des mois sans eux, à les regretter toujours, et à répéter combien je les regrette comme le deuil de toute une ville à faire, et mon dégoût que je vais dire encore, comme je le dis sans cesse à qui veut bien l’entendre, mon ennui face aux corps d’ici.
 +
À South Beach, je n’ai pas vu l’Art Déco dit-on fameuse pourtant, des buildings sur Ocean Drive. C’était South Beach contre elle-même, me semblait-il, et mon regard attaché sur ce qui passe et se fige aux tournants, ne voyait rien du reste. C’est vrai, je n’ai découvert surprise la couleur délavée des bâtiments que sur les cartes postales à l’aéroport du retour, trop admirative que j’étais de ce qui se tient à la hauteur des yeux. Et je dis que ce sont deux architectures qui s’écrasent l’une sur l’autre, et que les corps qui courent sur le Bay Walk piétinent les façades de Ocean Drive. Et je ne sais pas ce qui est venu avant, de South Beach ou du selfie, de South Beach ou d’instagram. À South Beach le long du Bay walk tous les cellulaires sont en fonction miroir, dis-moi, dis-moi, dis-moi. C’est merveilleux d’ailleurs, oui, merveilleux comme cela. Les corps en sculptures, qui ici se regardent, forment surtout ensemble la grandeur de South Beach et sa générosité. Et je répétais à Laurent, qui sans doute n’en pouvait plus de l’entendre, et n’en peux plus comme les autres aussi de m’entendre encore répéter et je le dis encore : la peau, les faux seins bien hauts et les épaules; et je le déclare aujourd’hui à nouveau, le menton baissé caché dans mon kanuk, encore, comme je le disais à Laurent : quel savoir-vivre, quel respect pour les autres, que les corps comme ceux qui défilent à South Beach, cet art qui se promène et promène ses instants sur le fil du téléphone, et je n’en ai rien à faire des drinks en piscine pour trente cinq dollars américains sur Ocean Drive si ce n’est des mains baguées qui les porte aux lèvres des hommes sans t-shirts et se photographient, et les voitures qui grognent me laissent amoureuse de la jeunesse riche qui les caressent, et ce n’est toujours pas la présence inénarrable d’une plage longue comme une citée qui me fait revenir encore à South Beach année après année, mais les corps qui s’immobilisent pour s’immortaliser : promenade vivante dans le fil de mon téléphone, qui à Montréal ce matin n’est plus rien, n’est plus qu’un écran vers rien du tout.
 +
Ce matin que je suis de nouveau triste sur la trop bien nommée Côte-des-Neiges, ce n’est pas le soleil que je regrette, ce n’est ni non plus la mer chaude de South Beach et les sundae des diners, et j’ai sans doute honte à le dire mais ce n’est pas non plus les musées offerts que sont les immeubles bas figés dans le temps mort de leur gloire, ce n’est rien de tout cela, non, que je regrette, ce n’est pas une question de température et ça ne l’est jamais; entre les murs du 3200 Jean-Brillant, c’est le contraste de l'architecture humaine, et les corps qui tombent ici sans se voir, qui me dépite. Il n’y a peut-être d'ailleurs que South Beach pour me convenir en-dehors du fil de mon téléphone; et je dis que South Beach est d’un coup le gym et le bordel, et à ciel ouvert, et réifié, et c’était alors pour moi là-bas alors l’instantanée de l’amour, l’union sainte, et l’union aussi des hommes et des femmes sous un même impératif, et les muscles et les sexes encore réunis, et les photos prises le dos cambré et le visage découvert; South Beach : jonction précieuse du douchebag et de la putain. Trois jours durant j’ai eu les deux pieds dans Snapchat, ou dans Backpage, a m’y promener vivante, heureuse. Je dis sans cesse à Laurent que Montréal m’assomme par l’impolitesse des corps qui ne se voient pas, car il manque à Montréal le culte du selfie, je dis ce matin à l’Université de Montréal que les corps me peinent ici de ne pas se voir. Je dis à Laurent, à South Beach, je dis  : toutes les femmes ont des fesses magnifiques et tous les hommes ont des épaules. Je dis à Laurent : tous les hommes ont des épaules et toutes les femmes deadliftent deux fois leur poids. Je dis à Laurent, dans mon bikini qui me recouvre moi beaucoup trop : il n’y a bien que moi ici et les femmes âgées pour avoir une culotte entière en maillot, car je n’ai pas les outils pour me fondre dans le décor de South Beach qui demande le dénuement. Je pense : oui, c’est une question de matériel, comme cette jeune fille nue sous un pantalons en perles. Je pense : mes seins ne débordent pas assez de mon soutien-gorge, et mes shorts sont encore trop couvrants : South Beach lieu béni où mes camisoles nouées sont bien trop longues encore, oui, ici seulement à South Beach je serai éternellement trop peu nue. Ce n’est pas le soleil et la plage et le vent chaud et le coke diet que je regrette mais le niveau à atteindre qu’on ma pointé dans le découvrement de soi, et en Septembre j’irai à Paris, dépitée mille fois dans l’avion, Paris où j’ai su pour la première fois, dans le gris et le brun des suèdes, à l’automne passé, que mon manteau était rouge.

Version du 9 mars 2019 à 13:51

Fin du voyage


--

Retour de Miami

J’ai passé trois jours les fesses trop couvertes, dans le sable, et pas seulement par lui — c’était une question de garde-robe et de manque que j’avais, ai-je dit sans cesse à Laurent, et l’on ne m’y reprendra plus —, trop couvertes, donc, moi, que je répétais sans cesse, à contempler de la plage, et du Bay walk, et sur les terrasses de Ocean Drive et encore marchant les trottoirs de Washington avenue et jusqu’à Lincoln street, l’architecture vivante de South Beach. Self-improving device, disais-je dans l’admiration sans fin de ce qui se mouvait naturellement devant moi, matériel précieux et travaillé, produit et reproduit et mis au rebut inévitablement de façon autonome, et qui désormais aussi se publie responsable de soi sur les réseaux du web et jusqu’au bout du monde, des silhouettes cambrés à la folie, et dédoublés en continue. Corps bienfaisants, oui de South beach. Je serai ensuite et dans l’hiver des mois sans eux, à les regretter toujours, et à répéter combien je les regrette comme le deuil de toute une ville à faire, et mon dégoût que je vais dire encore, comme je le dis sans cesse à qui veut bien l’entendre, mon ennui face aux corps d’ici. À South Beach, je n’ai pas vu l’Art Déco dit-on fameuse pourtant, des buildings sur Ocean Drive. C’était South Beach contre elle-même, me semblait-il, et mon regard attaché sur ce qui passe et se fige aux tournants, ne voyait rien du reste. C’est vrai, je n’ai découvert surprise la couleur délavée des bâtiments que sur les cartes postales à l’aéroport du retour, trop admirative que j’étais de ce qui se tient à la hauteur des yeux. Et je dis que ce sont deux architectures qui s’écrasent l’une sur l’autre, et que les corps qui courent sur le Bay Walk piétinent les façades de Ocean Drive. Et je ne sais pas ce qui est venu avant, de South Beach ou du selfie, de South Beach ou d’instagram. À South Beach le long du Bay walk tous les cellulaires sont en fonction miroir, dis-moi, dis-moi, dis-moi. C’est merveilleux d’ailleurs, oui, merveilleux comme cela. Les corps en sculptures, qui ici se regardent, forment surtout ensemble la grandeur de South Beach et sa générosité. Et je répétais à Laurent, qui sans doute n’en pouvait plus de l’entendre, et n’en peux plus comme les autres aussi de m’entendre encore répéter et je le dis encore : la peau, les faux seins bien hauts et les épaules; et je le déclare aujourd’hui à nouveau, le menton baissé caché dans mon kanuk, encore, comme je le disais à Laurent : quel savoir-vivre, quel respect pour les autres, que les corps comme ceux qui défilent à South Beach, cet art qui se promène et promène ses instants sur le fil du téléphone, et je n’en ai rien à faire des drinks en piscine pour trente cinq dollars américains sur Ocean Drive si ce n’est des mains baguées qui les porte aux lèvres des hommes sans t-shirts et se photographient, et les voitures qui grognent me laissent amoureuse de la jeunesse riche qui les caressent, et ce n’est toujours pas la présence inénarrable d’une plage longue comme une citée qui me fait revenir encore à South Beach année après année, mais les corps qui s’immobilisent pour s’immortaliser : promenade vivante dans le fil de mon téléphone, qui à Montréal ce matin n’est plus rien, n’est plus qu’un écran vers rien du tout. Ce matin que je suis de nouveau triste sur la trop bien nommée Côte-des-Neiges, ce n’est pas le soleil que je regrette, ce n’est ni non plus la mer chaude de South Beach et les sundae des diners, et j’ai sans doute honte à le dire mais ce n’est pas non plus les musées offerts que sont les immeubles bas figés dans le temps mort de leur gloire, ce n’est rien de tout cela, non, que je regrette, ce n’est pas une question de température et ça ne l’est jamais; entre les murs du 3200 Jean-Brillant, c’est le contraste de l'architecture humaine, et les corps qui tombent ici sans se voir, qui me dépite. Il n’y a peut-être d'ailleurs que South Beach pour me convenir en-dehors du fil de mon téléphone; et je dis que South Beach est d’un coup le gym et le bordel, et à ciel ouvert, et réifié, et c’était alors pour moi là-bas alors l’instantanée de l’amour, l’union sainte, et l’union aussi des hommes et des femmes sous un même impératif, et les muscles et les sexes encore réunis, et les photos prises le dos cambré et le visage découvert; South Beach : jonction précieuse du douchebag et de la putain. Trois jours durant j’ai eu les deux pieds dans Snapchat, ou dans Backpage, a m’y promener vivante, heureuse. Je dis sans cesse à Laurent que Montréal m’assomme par l’impolitesse des corps qui ne se voient pas, car il manque à Montréal le culte du selfie, je dis ce matin à l’Université de Montréal que les corps me peinent ici de ne pas se voir. Je dis à Laurent, à South Beach, je dis  : toutes les femmes ont des fesses magnifiques et tous les hommes ont des épaules. Je dis à Laurent : tous les hommes ont des épaules et toutes les femmes deadliftent deux fois leur poids. Je dis à Laurent, dans mon bikini qui me recouvre moi beaucoup trop : il n’y a bien que moi ici et les femmes âgées pour avoir une culotte entière en maillot, car je n’ai pas les outils pour me fondre dans le décor de South Beach qui demande le dénuement. Je pense : oui, c’est une question de matériel, comme cette jeune fille nue sous un pantalons en perles. Je pense : mes seins ne débordent pas assez de mon soutien-gorge, et mes shorts sont encore trop couvrants : South Beach lieu béni où mes camisoles nouées sont bien trop longues encore, oui, ici seulement à South Beach je serai éternellement trop peu nue. Ce n’est pas le soleil et la plage et le vent chaud et le coke diet que je regrette mais le niveau à atteindre qu’on ma pointé dans le découvrement de soi, et en Septembre j’irai à Paris, dépitée mille fois dans l’avion, Paris où j’ai su pour la première fois, dans le gris et le brun des suèdes, à l’automne passé, que mon manteau était rouge.