Espèces d'appartements

De Miamigaspe
Aller à : navigation, rechercher

Espèces d'appartements[modifier | modifier le wikicode]

Il y a une phrase de Georges Perec, dans Espèces d'espaces, qui s'est lentement installée en moi, au fur et à mesure que je développais mon intérêt — non seulement théorique — sur l'espace : « Vivre, c'est passer d'un espace à l'autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». Cette phrase, j'ai décidé, je me la ferai tatouer quelque part à la fin de ma thèse.

(D'ailleurs, j'ai eu le même rapport avec Montréal. Je ne suis pas tombé amoureux de cette ville en descendant de la 747 au centre-ville, mais en y marchant et en y habitant pendant des mois — au fond c'est toujours une question de passer d'un espace à l'autre.)

Je n'ai pas vraiment compris la phrase de Perec jusqu'au moment de ma thérapie, en 2019, suite à un burnout, avec dépression légère, apathie et asymbolie, comment Julia Kristeva appelle l'incapacité à faire sens, à signifier les choses, les événements, etc. — mot que j'ai rencontré dans le livre de Nicholas Dawson, Désormais, ma demeure, dans lequel l'auteur parle de sa dépression à lui. Dans une séance, ma psy m'a demandé de lui parler de ma relation avec mon appartement, mes espaces de vie, mon rapport à la colocation et, au final, de ma manière de m'installer dans un espace, qu'il soit physique ou métaphorique (une relation amoureuse, amicale, de travail, etc.). Je ne suis pas quelqu'un qui arrive dans un endroit et il se sent tout de suite à l'aise dans cet espace : j'ai besoin de l'apprivoiser, en comprendre les dynamiques, les limites, y trouver ma place, mon rayon d'action, des repères par tentatives, par tâtonnements — ce qui fait que, parfois, les résultats ne sont pas si merveilleux : parfois je rate mes coups et c'est gênant, ça devient difficile habiter cet espace, les couleurs s'assombrissent, les teintes deviennent fades, je suis mal à l'aise, je ne trouve pas ma place, je n'appartiens nulle part et l'espace entier (avec les gens qui y habitent, eux aussi, les objets, les actions rendues possibles par cet espace, etc) se détériore, s'envenime, devient étouffant, je perds mes motivations, mes énergies, je stresse, je déprime, j'angoisse, je n'ai qu'envie de décrisser le plus vite possible, de ne pas être là du tout. Je suis comme un chat d'appartement : j'ai besoin de sentir que je suis en contrôle de ma place dans la pièce, dans l'espace — si l'on change la disposition des meubles, si l'on bouge une chose, je deviens fou, je me sens perdu, déplacé et je dois recommencer à nouveau et ce n'est pas toujours facile, surtout lorsque les autres te regardent, de pisser dans les coins ou de se frotter aux arêtes des relations personnelles. Changer d'espace en essayant le plus possible de ne pas se cogner c'est une question de confiance, en soi, en les autres, en l'espace, et d'habitude — des parcours que l'on fait désormais sans s'en même pas rendre compte, avec nonchalance, désinvolture et être désinvoltes en n'ayant l'air de rien nécessite un travail énorme, instable, invisible : c'est la normalité ça, dit-on, alors que être conscient des efforts que ça prends faire des choses sans effort c'est contradictoire, impossible, pathologique même.

La meilleure manière d'expliquer ce que ça veut dire « changer d'espace en essayant le plus possible de ne pas se cogner » que j'ai trouvée, pendant l'heure de thérapie que j'avais à disposition, c'est de parler de mon appartement et de ce qu'il arrive quand on se lève la nuit pour aller à la toilette. Si l'on a bien apprivoisé son propre habitat, il n'y a rien de plus simple : on peut le faire avec les yeux (semi-)fermés. Mais si vous venez de déménager — et à Montréal, il y a des fortes chances que cela vous arrive souvent —, on se rend compte à quel point c'est une activité hautement complexe : vous vous réveillez dans votre lit et déjà vous ne savez pas trop bien comment il est orienté : vers le sud, le nord de la chambre ? À gauche, à droite ? L'interrupteur de la lumière, où est-il ? Les tables de cheveux ? De quel côté du lit faut-il que je descend ? Si vous n'avez pas de lampe de chevet, d'ailleurs, se rendre à l'interrupteur dans le noir ressemble au parcours du combattant dans lequel il faut protéger ses orteils, ses rotules, ses tibias, ses coudes, ses épaules et sa tête des pièges tendus par la base du lit, les coins de meubles, les cadres de portes, les tablettes murales, les bibliothèques, ... — bref, tout ce que, de jour, vous trouvez joli et ça vous rend agréable vivre dans un appartement et ça permet d'exprimer votre intériorité à l'intérieur de votre maison. Une fois avoir réussi, plus par chance que par adresse, à allumer la lumière — qui est d'ailleurs trop forte et vous aveugle ou vous réveille ou, pire encore, réveille la personne qui dort avec vous (vous allez le payer cher le lendemain ou lors de la prochaine engueulade : votre vie est déjà pourrie) —, il s'agit de se rendre à la salle de bain, en chancelant dans le couloir — jusqu'ici combien des lumières avez-vous allumé ? —, pour essayer d'ouvrir la porte des toilettes en cherchant la poignée avec votre main droite, alors que dans ce nouvel appartement la poignée de la porte de la salle de bain se trouve à gauche. Après avoir allumé la lumière de la salle de bain — opération parfois compliquée : j'ai vécu dans un appartement dans lequel l'interrupteur de la lumière des toilettes était dans le cadre de la porte et il fallait d'abord allumer la lumière, ensuite fermer la porte —, vous pouvez enfin pisser, tout en redoutant le retour au lit et au sommeil, qui sera, de toute façon, inatteignable : l'effort de réflexion et de prise de conscience qu'aller aux toilettes vous a pris, vous réveille définitivement et vous pouvez enfin commencer à faire tourner en rond votre cerveau en pensant à votre thèse, à l'argent, aux tâches à faire pendant cette journée qui commence, pour vous, à cinq heures du matin.

Avant mon arrivée à Montréal, en 2016, je n'avais jamais vécu seul — oui, j'ai été en échange à l'étranger comme beaucoup de monde, mais cela a été une petite vacance de 5 mois, et j'habitais dans une résidence universitaire, avec l'argent de mes parents et de ma bourse de séjour — et je n'avais jamais déménagé de la maison de mes parents— j'aime bien penser que c'était dû aux conditions socio-économiques spécifiques de l'Italie, mais je soupçonne maintenant que c'était juste de la paresse. Depuis que je me suis installé ici, j'ai été en colocation, j'ai habité tout seul, j'ai vécu de mon salaire seulement, j'ai emménagé avec une femme pour la première fois de ma vie et j'ai fait l'expérience de passer d'un espace d'habitation à un autre cinq fois, en trois ans et demi. Toute ma vie 0, Montréal 5 : un autre déménagement et c'est le score d'un match de tennis.

Août 2016, Appartement #1 : l'appartement de mon directeur de thèse.[modifier | modifier le wikicode]

Arrivé à Pierre-Elliot Trudeau : aucune idée — mais vraiment aucune idée — de à quoi m'attendre. Je connaissais rien à Montréal, rien au Québec, rien au Canada — sauf le sirop d'érable et qu'il fait froid. Je prends la 747 et je colle mes yeux à la fenêtre du bus et je suis presque ému par ce paysage typiquement nord-américain : les bords d'une autoroute. Premier moment d'émerveillement : le paysage du centre-ville, les gratte-ciels, la métropole américaine. Je prends le métro et j'arrive chez mon directeur de thèse, qui est en Europe en ce moment et qui habite sur le Plateau — il est européen, somme toute — pour m'y installer pendant trois semaines à la recherche d'un appartement à moi. Comme il y a une autre étudiante dans la même situation que moi — squatteur — qui est là, je dors sur un canapé-lit. Je commence à marcher pour découvrir le 21e arrondissement de Paris et je commence à stresser beaucoup parce que trouver une chambre à Montréal qui n'a pas déjà 20 visites prévues 5 minutes après la publication sur Kijiji c'est presque impossible. Perte de poids en trois semaines liée au stress et à l'anxiété : 5kg ou, comme on dit ici, 11 livres.

Septembre 2016, Appartement #2 : la première colocation (ratée) de ma vie — 4150 rue Saint-Christophe[modifier | modifier le wikicode]

Je réponds à une annonce sur Facebook faite par deux amies parisiennes de 19 et 20 — j'aurais dû comprendre tout de suite que ça ne pouvait pas marcher — pour une colocation et je déménage début septembre https://www.youtube.com/watch?v=btXcWBnbpyc avec mes deux valises dans une chambre dans un 6 et demi meublé où les travaux ont été finis un couple de semaines après notre installation. Entre temps on cherche un quatrième colocataire et on tombe sur un australien ne parlant pas français — un autre signe plus ou moins inconsciemment non vu : la routine quotidienne s'avérera un peu particulière : un anglophone, deux parisiennes (c'est-à-dire monolingues) et un italien qui commençait à réutiliser son français de France rouillé depuis 5 ans. Chronique de l'expérience :

  • Je reste dans le Plateau
  • L'australien est un raver qui se drogue pas mal et boit encore plus
  • Une des françaises entame une relation sentimentale avec un anglophone de l'appartement d'en haut. J'ai parfois eu l'impression que leur histoire marchait justement grâce à cet écart linguistique
  • Non seulement les deux parisiennes n'ont jamais vécu seules, mais leurs parents ne leur ont jamais appris à s'occuper des tâches ménagères. Je remercie intérieurement ce que j'appelais le fascisme matriarcal de ma mère, les réflexions de Simone de Beauvoir sur le fait que le masculinisme se transmet par voie maternelle et je commence à m'intéresser, encore de loin, aux questions féministes.
  • Le plafond de la chambre de l'australien s'effondre en pleine nuit sans que ce dernier ait une quelconque responsabilité dans le désastre, étonnement.
  • Les deux parisiennes, au mois d'octobre, commencent à se plaindre, souvent, de la température — avant c'était juste à propos de tout : je ne sais pas si c'est une amélioration ou pas. Moi, je découvre que j'aime le froid et j'haïs la chaleur — je me demande comment j'ai fait pour endurer 28 étés italiennes.
  • Suite au plafond effondré et à un proprio un peu louche, on déménage à la mi-décembre. La première colocation ratée de ma vie aura duré à peine 4 mois.

Décembre 2016, Appartement #3 : la deuxième colocation (ratée) de ma vie, suite de la première — 4627 rue Saint-Urbain[modifier | modifier le wikicode]

  • Je ne quitte pas le Plateau
  • L'australien ne nous suit pas. Encore aujourd'hui je ne suis pas capable de savoir si cela a été une bonne chose ou pas
  • Il fait de plus en plus froid, les parisiennes chialent de plus en plus
  • Comme j'ai une chambre sans fenêtre, je ne peux plus me cacher dans la chambre pour ne pas devoir gérer la vie communautaire : les rapports se dégradent à la vitesse de l'éclair
  • Les parisiennes sont pas mal tout le temps sur le party. C'est la catastrophe.
  • Je quitte la colocation en avril : ma deuxième colocation ratée aura duré à peine 4 mois.
  • Je réalise une chose super importante : je suis allergique à la colocation — je déménage tout seul

Avril 2017, Appartement #4 : mon premier appartement à moi seul. 4659 avenue Papineau[modifier | modifier le wikicode]

  • Plateau, again
  • J'arrive dans cet appartement, un 5 et 1/2 (une pièce double), avec deux valises et un grand égo pour justifier à moi-même le besoin d'un si grand appartement — ça coûtait quand même pas si cher, l'appartement, non pas l'égo. Je rachète les électro, le canapé le plus confo et laid que j'ai jamais vu de ma vie et le lit des anciens locataires — dans l'appartement, il n'y avait pas beaucoup d'autres choses.
  • Je repeint entièrement l'appartement, même si le proprio ne me rembourse pas la peinture, parce que : les couleurs étaient dégueulasses (salon noisette et vert, salle de bain noisette) et j'ai envie de m'approprier de cet espace et le faire mien. Après le début de la tâche, marquée par un grand enthousiasme et un sentiment d'être un vrai adulte, au moment où je réalise ce que ça prendrait de le faire tout seul, je fais une crise d'angoisse, j'appelle ma meilleure amie — qui avait déménagé sur Cartier et Gilford un mois avant — et je craque. On commence à repeindre l'appartement à deux, pis on invite du monde : pizz' et bière pour tous. L'appartement est maintenant propre, avec les murs blancs, il est très vide et moi j'ai le cœur plein.

Juillet 2018, Appartement #5 : un appartement de transition. 4816 rue Cartier[modifier | modifier le wikicode]

Août 2018, Appartement #6 : emménagement à deux. 1880A rue Gilford[modifier | modifier le wikicode]